Le temps ou nous chantions-Richard Powers

Publié le 14 Juin 2014

Le temps ou nous chantions-Richard Powers

Le secret de la musique que j'avais jouée, c'était qu'elle ne prenait jamais partie. Ma survie professionnelle avait consisté à jouer une musique, qui n'appartenait à personne. Une fois que j'avais passé une mélodie à l'essoreuse de mon jeu autodidacte, et que je l'avais agrémentée de fragments issus de trois uvres pianistiques oubliées, que personne ne parvenait à l'identifier en vue de l'acclamer ou de la condamner.

Un contexte historique : la lutte pour les droits civiques aux États Unis ; une réflexion sur la couleur de peau subtile et impliquant la conscience du lecteur, un roman sur le temps : notion scientifique et physique,sur la musique sous toutes ses formes à l'origine de cette histoire superbe. Le temps ou nous chantions est un roman exceptionnel, une lecture intense.

David est un physicien brillant, juif, il fuit le nazisme pour les États Unis avant le conflit de 1939. Il y rencontre Delia Daley, lors du concert de Maria Anderson (véritable récit de ce concert comme si on y était, j'ai frissonné).

Tout deux sont des mélomanes, leur passion les rapproche une rencontre instinctive et leur permet d'inventer un futur qui est, à leur époque, interdit aux États-Unis. Un blanc ne peut pas épouser une noire, c'est illégal. Ils vont pourtant se marier et avoir trois enfants, qu'ils élèveront à leur façon afin qu'ils soient ce qu'ils doivent être sans subir les folies des hommes, tout du moins c'est le souhait des parents, la réalité sera toute autre.

Aucun des trois enfants Storm n'échappera à la difficulté d'être ce qu'il est. C'est l'un deux, Joseph, qui raconte le roman de la famille. Il relate surtout le parcours de son frère Jonah un ténor dont la voix est d'une rare pureté et l'oreille absolue, son admiration se traduit par une dévotion inconditionnelle pour Jonah, une relation quasi fusionnelle entre les deux frères, décrite avec une belle émotion par Richard Powers.

Joseph égrène la vie la famille,une existence en musique autour de l'épinette de la mère qui apprend à ses enfants, le solfège, le piano, le chant et la vie. Une famille qui a fait de la musique un credo, un rempart contre la différence qu'elle représente, et permet à Power de nous offrir de très belles pages sur la musique ; j'ai trouvé les descriptions musicales très techniques (je ne suis pas grande amatrice du lieder allemand, j'ai préféré la période dans les clubs de jazz nul doute j'ai bien intégré le morceau Dowland, morceau qui a assuré le succès des frères Storm).

A la lecture, je ne pouvais imaginer un manière aussi passionnée de décrire la musique, les techniques de chant, la composition musicale, l'opéra tellement bien représenté par les rôles successifs de Jonah, qu'il rêve d'interpréter sur la scène du MET à New York et qui finalement se traduiront par autant de moments de sa vie, Othello, Don Giovanni, Faust plutôt qu'une ascension sociale tout cela concourt à renforcer l'idée que je me suis toujours faite de l'universalité de la musique, un sacré mélange de genres accessible à la sensibilité de tout à chacun et comme un trait d'union entre tous.

J'ai été emportée par le tourbillon de la famille Storm, Jonah bien sur, et l'histoire de la famille Daley, la famille de Delia (Powers remonte jusqu'aux aïeux esclaves, là aussi des pages monstrueuses, en terme de contenu), et l'histoire de la jeune sœur Ruth, qui se sent vraiment noire et non métisse et qui va s'investir activement dans la lutte des droits civiques.

Chaque chapitre retrace une période mais comme le récit ne se déroule pas de façon chronologique, le final permet de tout recomposer. On passe des années soixante à la fin du XIXe, on traverse l'hiver 1941, on revient aux années 1970, et ainsi de suite… tout ça parce que le temps fait des boucles et pirouettes et que dans les replis du temps on peut voir son passé et son futur (mon interprétation personnelle des travaux de recherche de David Storm). Ainsi le roman se termine sur la rencontre initiale entre David et Delia, (un amour bien plus qu'un symbole, un commencement) et nous offre une chute émouvante que chacun aimerait pouvoir vivre.

C'est un roman très beau et douloureux comme la vie, et j'ai tout aimé dans ce roman, et cette ode à la musique, au chant est splendide.

Repost 0
Commenter cet article

Malika 20/06/2014 09:13

J'ai souvent eu envie de lire ce roman mais deux choses m'ont retenue jusqu'à présent : le volume et le contexte très musical (moi qui ne suis pas sûre d'être aussi intéressée que cela par le sujet)... peut-être un jour !

keisha 15/06/2014 08:29

Le premier roman de l'auteur que j'ai lu, j'aimerais le relire (mais il est gros quand même). Pour certains passages, alors (la musique, par exemple) Chic, ton billet.